Créé par Luciano Bottaro en 1952, Pepito fut le pirate le plus célèbre de la bande dessinée dans les années 1950 et 1960 en France, sa notoriété étant nettement moindre en Italie, son pays d’origine. Comme cela arrive parfois, c’est moins le personnage-titre qui importe que ceux qui l’accompagnent dont Ventempoupe, son bosco tire-au-flanc et amateur de rhum, et surtout son principal ennemi, sa ventripotence Hernandez de la Banane, gouverneur-tyran de Las Ananas, toujours aussi lâche et colérique, heureusement secondé par une équipe de bras cassés dont l’amiral Debath O’Lavoir, plus occupé à prendre des bains qu’à capturer des pirates, et surtout le professeur Scartoff, inventeur farfelu mais non sans génie. Ce troisième volume, à paraître chez Cornélius le 18 avril, propose sur 256 pages 11 récits initialement publiés entre 1958 et 1970, plus une introduction de l’éditeur, Jean-Louis Gautey. La meilleure période est indéniablement celle qui couvre la deuxième moitié des années 1960, tant graphiquement que sur le plan des histoires. Souvent, les scénarios, qu’ils soient de Bottaro ou de Chendi, reposent sur une seule idée déclinée en plusieurs scénettes, ce qui ne devrait pas gêner les jeunes lecteurs puisque la série leur est principalement destinée, même si les livres, toujours impeccablement réalisés, seront achetés par leurs parents.

A l’occasion de ses 40 ans, l’Association des Critiques et journaliste de Bande dessinée (A.C.B.D.) a édité un guide de 156 pages qui récapitule les 41 grands prix décernés durant cette période. Chaque lauréat a droit à deux pages dont une reproduction de planche et de la couverture accompagnée d’une notule. La brièveté des textes en fait donc plus un objet communicationnel qu’un véritable recueil de critiques, mais l’exercice n’est pas vain. D’abord, parce qu’il permet, à travers l’histoire de l’association, de prendre un peu de recul par rapport à la production de ces 40 dernières années, aidé en cela par l’avant-propos très synthétique de son président, Fabrice Piault, qui rappelle par exemple qu’à ses débuts, les choix s’opéraient dans une production limitée à 400 ou 500 nouveautés annuelles. Ensuite parce que le palmarès donne un échantillon intéressant des livres les mieux considérés par une partie des journalistes (L’ACBD ne prétend pas représenter l’ensemble de ce segment de la profession). Je remarque par exemple la quasi-absence de livres appartenant à une série, dont on pouvait penser qu’ils étaient encore dominants dans les années 1980 et 1990. Tout au plus certains titres peuvent-ils être considérés comme appartenant à des mini-séries limitées à quelques tomes. Comme si seul le one-shot pouvait avoir une potentielle valeur alors que la série restait tributaire, pour ne pas dire aliénée, par son appartenance à une production de genre ontologiquement inférieure esthétiquement. En retenant la première année d’existence de l’ACBD, on pourrait s’amuser à vérifier si, parmi les séries existantes, il n’y aurait pas eu quelques prétendants honorables à choisir parmi cette liste non exhaustive mais assez fournie et représentative de l’existant : Rork (Andréas), Les Bidochons (Binet), Jonathan Cartland (Blanc-Dumont / Harlé), Le sortilège du bois des brumes et Les Passagers du vent (Bourgeon), Jonathan (Cosey), Les anges d’acier (De la Fuente / Mora), Buddy Longway (Derib), Le Goulag (Dimitri), Lester Cockney (Frantz), Philémon (Fred), Barbe-Rouge (Gaty / Charlier), Les Naufragés du temps (Gillon), Blueberry (Giraud / Charlier), Martin Milan (Godard), Jeremiah (Hermann), Bidouille et Violette (Hislaire), Les 7 vies de l’épervier (Juillard / Cothias), Trigan (Lawrence / Butterworth), Yoko Tsuno (Leloup), Carmen Cru (Lelong), La quête de l’oiseau du temps (Loisel / Le Tendre), Valérian et Laureline (Mezières / Christin), La Patrouille des Castors (Mitacq), Alack Sinner (Munoz / Sampayo), Luc Orient (Paape), Les Inoxydables (Parras / Mora), Jess Long (Piroton), Mafalda (Quino), Eric Castel (Reding / Hugues), Thorgal (Rosinsky / Van Hamme), Le mercenaire (Segrelles), Les Petits hommes (Seron), Ric Hochet (Tibet / Duchateau), Soledad et Jaunes (Tito), Astérix (Uderzo), XIII (Vance / Van Hamme), Le moine fou (Vink), Dan Cooper (Weinberg), Aria (Weyland), Tif et Tondu (Will / Desberg), Evergreen (Wininger). Le même exercice pourrait être fait à partir des années 2000 avec les séries mangas ou comics, avec toutefois une difficulté : dans le franco-belge, chaque album est constitué d’une histoire relativement indépendante, alors qu’il sera plus difficile de distinguer tel volume d’une série scénarisée par Vaughan (Y le dernier homme ; Ex Machina), Kirkman (Walking dead, Oblivion Song), Brubaker (Gotham Central, Fatale) et plus encore dessinée par Urasawa (Master Keaton) ou Hojo (Family compo).

La version numérique de ce guide est disponible gratuitement sur : https://www.acbd.fr/wp-content/uploads/2024/01/guidedes40ans_web.pdf

De gauche à droite : F. Piault, J-P Gabilliet, E. Guibert, P. Ory, C. Meurisse et B. Peeters. Ils ont l’air de s’ennuyer mais la photo est trompeuse.

Ce n’est nullement un hasard si l’ACBD avait choisi pour thème, pour son forum du 16 mars organisé à Paris, un sujet qui semblait proche des questions d’artification et de légitimation : « La bande dessinée, art officiel ? ». Après une courte présentation de Fabrice Piault, c’est Pascal Ory (historien, bon connaisseur de la bande dessinée et membre de l’Académie Française) qui se chargea de répondre à la question « Pourquoi et comment les petits-miquets sont devenus le 9e art, et ce qu’il s’ensuivit », en commençant par remonter très brièvement à l’avant-guerre (en l’état actuel des connaissances, et jusqu’à nouvelle découverte, le terme « bande dessinée » remonterait à 1938 dans le quotidien Le Populaire). Puis il a déroulé chronologiquement quelques moments clés et problématiques : l’émergence du terme « 9e art », en 1964, la création des premiers clubs de bande dessinée, revues bédéphiles, salons, colloques, musées, tout cela relevant du « comment ? ». Avant de poursuivre sur le « pourquoi ? », avec un intérêt marqué pour tout ce qui relève de la « philie » (cinéphilie, jazzophilie, bédéphilie), invention française selon lui.

Après ce moment d’érudition, jamais pédant mais souvent drôle, se concluant sur le constat d’un retour en force de la censure (en faisant référence à « l’affaire Vivès »), Jean-Paul Gabilliet (Universitaire, Michel de Montaigne – Bordeaux 3), Benoît Peeters, écrivain, scénariste et éditeur, chargé de cours au collège de France (2022-2023) et deux autres auteurs par ailleurs membre de l’Académie des beaux arts, Emmanuel Guibert et Catherine Meurisse, abordèrent la question des rapports de la bande dessinée avec les autres arts, à partir de leur propre expérience. Là encore, du concret et de l’humour.

Le tout s’acheva sur des interventions de la salle, dont celles d’Yves Frémion, appréciant peu l’intégration de la bande dessinée dans la culture « dominante, bourgeoise » et de Thierry Groensteen, abordant le sujet de « l’art officiel » finalement quasiment pas traité.

D’autres débats organisés par l’A.C.B.D. sont prévus à Bastia, Amiens, Japon Expo et Blois.

À propos d’Amiens, les 28es rendez-vous de la bande dessinée auront lieu en juin. Sophie Mille, la nouvelle directrice de la manifestation, viendra présenter son programme à la presse le mardi 14 mai à la Bibliothèque nationale de France.

Le Musée de la bande dessinée d’Angoulême vient d’entamer la rénovation de la présentation de ses collections permanentes. Ce gros chantier va durer 26 mois et ne sera donc achevé qu’en juin 2026. Malgré les travaux, les plus belles œuvres de cette riche collection continueront d’être montrées, sous la responsabilité de Jean-Pierre Mercier, ce qui est un gage de qualité.

Parallèlement, Jean-Philippe Martin et Xavier Fournier présenteront « Marvel, super-héros & co » à partir du 25 juin 2024 et jusqu’au 4 mai 2025.

L’Observatoire de la Liberté de Création (OLC), dans un communiqué daté du 18 mars 2024, « dénonce une loi absurde et son application ubuesque dans l’affaire Vives », dont voici de très larges extraits :

« Bastien Vives est poursuivi au pénal pour des bandes dessinées sur le fondement des articles 227-23 et 227-24 du code pénal. Ces poursuites appellent à ce stade deux observations de la part de l’Observatoire de la liberté de création, qui est désormais une association loi 1901.

Ces articles, dont l’Observatoire de la liberté de création demande qu’ils soient modifiés depuis sa création en 2003 dans son Manifeste, sont situés dans la partie du code pénal qui vise les délits, notamment sexuels, contre les mineurs. L’article 227-23 du code pénal, depuis une modification de 1998 perçue comme anodine par le législateur de l’époque, ne permet plus de discerner la fiction du réel.

C’est pourquoi l’Observatoire de la liberté de création appelle à ce que les articles 227-23 et 227-24 soient révisés afin que cesse cette confusion dangereuse.

Les associations qui les invoquent (Innocence en danger et Fondation pour l’Enfance) jouent de cette confusion, et il est anormal que le parquet les suive.

D’une part, l’auteur de bande dessinée Bastien Vivès et ses éditeurs, Glénat et les Requins marteaux, sont actuellement poursuivis pour des albums parus en 2011 et 2018, alors que des plaintes précédentes contre les mêmes œuvres, parfois déposées par les mêmes plaignants, ont été classées sans suite.

Alors que la loi sur la presse enserre la possibilité de poursuivre dans des règles de prescription très strictes, pourrait-on poursuivre les livres à vie ? Les délits reprochés à ces bandes dessinées sont-ils graves à ce point qu’ils seraient imprescriptibles ?

D’autre part, à Paris comme à Nanterre, il existe des chambres pénales spécialisées dans les délits de presse, et par extension toutes les demandes visant à restreindre la liberté d’expression et de création. Ce contentieux est particulier, ces juridictions spécialisées ayant développé des règles d’analyse des ouvrages poursuivis qui tiennent compte des exigences de la Convention Européenne des Droits de l’Homme (article 10) et de son application par la cour de Strasbourg, qui impose aux juridictions nationales des critères stricts pour que les restrictions à cette liberté fondamentale soient admissibles dans une société démocratique.

L’Observatoire de la liberté de création apprend par voie de presse que Bastien Vives est poursuivi par le parquet de Nanterre en charge des mineurs. Il demande à ce que cette affaire soit redistribuée à la section presse du parquet. Les personnages de Vives sont des personnages de fiction. Aucun enfant réel n’a été représenté dans ses œuvres poursuivies.

Bastien Vives a le droit que ses œuvres soient examinées en tant qu’œuvres et que les débats judiciaires portent sur l’existence d’une limite, ou non, de sa liberté de création, au sens de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, et non de comparaître comme un délinquant sexuel, aucun élément factuel ne pouvant établir qu’il en soit soupçonnable. »

Frédéric P.

Après Sur l’Adamant et Averroès & Rosa Parks, Nicolas Philibert sort le 17 avril au cinéma le dernier volet de sa série consacrée aux patients suivis par le pôle psychiatrique Paris centre. Dans La machine à écrire et autres sources de tracas, il entre cette fois dans les appartements de certains d’entre eux, dont celui de Frédéric P. qui vit dans un espace envahi par les vinyles, les livres et les revues et qui a demandé à des soignants de venir l’aider à retrouver un peu d’espace.

Le personnage (j’hésitai entre « personne » et « personnage », mais comme nous sommes au cinéma – et même dans du très bon cinéma – le second terme convient le mieux) affirme avoir été, entre autres, dessinateur de bande dessinée. Au cours du film, on aperçoit des figurines de héros de bande dessinée, des pochettes de disques adaptant des albums, et surtout ce qui ressemble à une reproduction agrandie d’une page de Jari, série du Journal de Tintin dessinée par Raymond Reding. En revanche, on n’apercevra aucune planche dont il en aurait été l’auteur. Tout en pensant qu’il en avait probablement réalisées, mais tout aussi probablement jamais publiées, pas même dans des fanzines (tout cela n’étant bien sûr que supputation de ma part), je me disais qu’après tout, il méritait quand même d’occuper un strapontin, même minuscule, dans l’histoire de la bande dessinée, disons en tant que spécimen de lecteur ou de dessinateur amateur. Au même titre que Norbert Moutier qui, lui, a déjà le sien d’assuré, grâce aux travaux de Xavier Girard.

https://doi.org/10.4000/comicalites.8683