objet-culturelLe livre de Thierry Groensteen consacré à la place qu’occupe la bande dessinée dans la sphère culturelle commence par le rappel de dix faits jugés significatifs. Le premier de la liste eût déjà suffit pour mesurer l’ampleur du problème, ou plutôt du mystère : « Après la parution, en 1845, de L’Essai de physiognomonie, ouvrage dans lequel Töpffer pose les fondements d’une théorie de la bande dessinée, il faudra laisser s’écouler cent dix ans ( !), soit jusqu’en 1955, pour qu’un deuxième livre en langue française paraisse sur le sujet, en l’espèce Le Petit Monde de Pif le chien par Barthélemy Amengual. »

Feignons d’admettre que la bande dessinée étant un art jeune, comparé à un art millénaire comme la peinture, il faille du temps pour trouver légitime d’en faire un objet de discours ou d’étude. Cent dix ans, n’est-ce pas un peu long, pour une époque où l’Histoire (sociale, économique, technique, culturelle) connaît une accélération foudroyante ? Là où l’hypothèse ne tient plus, c’est lorsque l’on compare la situation de la bande dessinée avec celle d’un autre art né également au XIXe siècle, le cinéma, qui a depuis bien longtemps quitté ses quartiers de relégation pour trouver sa place dans les journaux et à l’université. Thierry Groensteen cite à ce propos un exemple éclairant et accablant : pourquoi faut-il que Le Monde rende compte de tous les films qui sortent en France, y compris les plus nuls, alors que la bande dessinée fait l’objet d’une recension de moins de 1% de ses parutions ?

Pour expliquer ces anomalies, l’auteur liste cinq handicaps symboliques qui lui semblent être à l’origine de toutes les accusations perpétrées contre la bande dessinée : l’alliance entre texte et image, l’infantilisme, la vocation à amuser, l’attachement à un mode figuratif passéiste et enfin le fait qu’elle produise des images en série, de petits formats et imprimées.

Si les trois premiers sont les plus déterminants, puisqu’ils seront repris par la totalité des détracteurs, les deux derniers pèsent lourd auprès de certaines instances.

Tout l’intérêt du livre est de ne pas s’en tenir à une dénonciation des préjugés des élites, de ce que l’auteur nomme bien charitablement une « absence de discernement » que j’aurais appelé plus franchement un aveuglement acharné doublé d’une connerie souvent abyssale. Thierry Groensteen ne manque pas de relever que, parmi les défenseurs de la bande dessinée, la cause n’a pas toujours été bien défendue. C’est sur ce seul point que je voudrais insister, bien que le livre aborde d’autres aspects comme la pratique des expositions et la politique de l’Etat.

Tout en soulignant l’apport indiscutable des premiers clubs et revues spécialisées dans les années soixante, il constate « les maladresses, les erreurs tactiques et la confusion intellectuelle » qui ont accompagné ce premier « processus de légitimation ». Les exemples donnés sont éclairants, qu’il s’agisse de la querelle sur la date de naissance de la bande dessinée ou d’une polarisation excessive sur les bandes quotidiennes américaines d’avant-guerre au détriment d’à peu près tout le reste.

En revanche, je ne partage qu’en partie ses critiques faites aux héritiers. Ainsi, après avoir salué l’utilité de revues « historiennes » comme Hop ! et Le Collectionneur de bandes dessinées, il leur reproche de fournir des renseignements « de façon dispersée, pointilliste » et de ne jamais déboucher sur des synthèses. L’auteur sous-estime ici un travail de recension qui représente déjà un effort considérable en l’état actuel des forces. Là où le cinéma dispose de milliers de bonnes volontés, dans ou hors de l’université, la bande dessinée ne peut compter que sur quelques malheureux égarés pour écrire ponctuellement sur le sujet.

Avec le chapitre « La Trahison des éditeurs », ce sont d’autres acteurs qui sont mis en cause, de manière plus sévère comme l’indique le titre. Pas moins de huit griefs principaux, d’importance très inégale, leur sont reprochés : l’hégémonie du principe de série, la loi du genre, l’indifférenciation des livres, l’interchangeabilité des producteurs (notamment la survie des personnages à leur créateur), l’absence d’une politique patrimoniale (non disponibilité des œuvres majeures anciennes), le sexisme, la fan attitude (dont le « collectionnisme ») et le marchandising. Je crois qu’il aurait fallu un peu plus hiérarchiser ces éléments avec lesquels je suis en accord. Tout au plus, apporterais-je quelques nuances. Ainsi, à propos des genres, l’auteur note assez justement que, contrairement à une idée largement partagée, la BD populaire type Blek n’a pas disparue au profit d’albums qui seraient tous « haut-de-gamme ». Mais il minimise à l’excès l’écart entre la production moyenne d’hier et d’aujourd’hui.

Même s’il y fait allusion à d’autres endroits, il manque à la liste un élément  particulièrement déterminant dans la situation d’aujourd’hui : la politique de surproduction.

Sans entrer dans le détail de mécanismes à la fois globaux et spécifiques à la chaîne du livre, disons simplement qu’il s’agit d’une véritable guerre économique entre éditeurs visant à multiplier la production pour gagner des parts de marché et éliminer des concurrents. S’ils y a plus de bons livres, les mauvais sont plus nombreux encore. Plus que jamais, la bande dessinée forme donc un immense magma indifférencié qui ne contribue pas à donner une image claire, et encore moins positive, du médium. D’autant que les journalistes de presse généraliste, malgré de réelles avancées, jouent difficilement leur rôle de médiateur. Ils occupent d’ailleurs, avec les thuriféraires et les éditeurs, une place non négligeable dans cette histoire.

Par leurs écrits, les journalistes participent à façonner une image parfois problématique de la bande dessinée. A leur égard, les critiques de Thierry Groensteen sont bien timorées. Il est vrai qu’il a économisé beaucoup d’encre en préférant décerner quelques bons points (Libération, Les Inrockuptibles, Chronic’art) à un inventaire des journaux qui n’assurent pas le minimum d’information que l’on est en droit d’exiger d’eux. Le manque d’espace accordé à la bande dessinée n’est pourtant pas de la responsabilité du journaliste en charge d’une chronique, et je veux bien croire que la place dérisoire – quoique régulière, ne manque pas de noter Thierry Groensteen –  accordée à la bande dessinée dans un hebdomadaire comme Le Nouvel Observateur ne résulte pas de l’incompétence de la titulaire de la rubrique mais de celui de son chef qui trouve son pré carré culturel suffisamment étendu (théâtre-cinéma-littérature et bourrins) pour se sentir légitime d’être d’une inculture totale dans d’autres domaines. Ceci étant dit, curieusement, sa journaliste a dû sentir sa corporation malmenée pour se fendre d’un commentaire imbécile et pitoyable, niant l’évidence de certains constats et préférant voir dans l’essai un simple règlement de compte d’une immense prétention.

Voilà un livre dont on peut douter que malgré une qualité d’écriture, un excellent esprit de synthèse, une capacité à tenir des propos d’une grande clarté et enfin une réelle fibre pédagogique, il puisse toucher un autre public que celui constitué par les lecteurs de bandes dessinées pas trop formatées.  Pour cela, il aurait d’abord fallu que les journaux fasse leur boulot normal de médiation. Une demi-page du supplément livres de Libération aurait-elle a ce point dépareillé, ou faut-il penser que ce livre ne méritait pas plus que ces trois lignes misérables, bien évidemment recueillies dans le numéro du quotidien paru au moment du Festival d’Angoulême 2007 ? Mais sans doute faut-il s’en contenter puisqu’un quotidien du soir qui passe pourtant pour un organe de référence n’a pas daigné lui consacrer un seul mot. De même, il est heureux que France Culture lui ait consacré une émission entière. Mais il aurait été plus adéquat que ce soit dans une autre émission que « Mauvais genre », entièrement dédiée au policier, au fantastique et à la bande dessinée.

Il est vrai qu’un livre sur un objet culturel non identifié est, par définition, assez malaisé à caser. Sans compter qu’on imagine mal les médias accorder le moindre espace à une production qui ose pointer, même bien timidement, leurs insuffisances.

Evariste Blanchet

Un objet culturel non identifié, Thierry Groensteen, éditions de l’An 2 2006, 206 pages, 19,50 euros.