avalanche-masseIl y a chez Francis Masse une certaine fascination pour la démesure. On trouve par exemple une crête de montagne qui se transforme soudain en vague monstrueuse, comme si le grandiose, déjà à l’image, devait encore se métamorphoser pour atteindre une intensité supérieure. Dans un récit précédent, on retrouvait d’ailleurs déjà des images de vagues déferlantes.1 Mais cela ne suffit pas, comme si l’image n’était en capacité que de mettre en valeur la face immergée de l’iceberg. Le plus étourdissant est ailleurs : dans le savoir et la connaissance. L’une des plaies du savoir, ou plutôt de son enseignement, c’est le compartimentage étroit des disciplines qui interdit de donner les clés de compréhension du monde. Alors, dans son œuvre encyclopédique2, tout se mêle y compris ce que l’on a l’habitude de séparer, la science et la culture par exemple. D’où des noms de chapitres comme : « Où je découvre la roue ainsi que la bicyclette ». On y fait la connaissance du héros qui croise sur un pont de montagne ce qui s’apparenterait à un berger si son troupeau était constitué de moutons et non de pingouins. Là commence déjà la difficulté pour le critique puisque pour décrire de manière adéquate une situation inédite, il lui faudrait utiliser des mots qui n’existent pas. Celui qu’on appelle l’Avalanche est d’origine mélanésienne et est vêtu comme tel, ou supposé tel, habillé en tout et pour tout d’un pagne qui lui cache le sexe et de quelques feuilles à défaut de plumes, enserrées d’un tissu qui lui ceint le haut du front. Ses oripeaux l’assimilent au premier abord à un sauvage, un primitif. Très vite, on comprend qu’il a dépassé le stade de la cueillette (si tant est que la marche vers ce qu’on nomme la civilisation soit constituée par une succession de stades ordonnés) et se préoccupe plus de jardinage. Mais sa véritable ambition, c’est d’avoir un destin politique. Il nous raconte d’ailleurs très vite ses premiers succès médiatisés, bien vite tassés puisqu’il est passé de retransmissions directes à la télévision pour finir en illustration de la météo régionale puis, ultime stade de relégation, « dans des émissions destinées aux ornithorynques copocléphiles et mal-entendants » ce qui, l’on en conviendra, ne sont pas destinées à toucher un public massif de prime-time. C’est donc cette espèce de choc de civilisation que nous raconte Masse avec cette aventure écologico-physico- géographico-géologico-orticulturo-sportivo-administrative. Puisque le savoir est souvent véhiculé par le langage, par la parole, l’auteur va délibérément se faire bavard parfois jusqu’à la logorrée, jouer non plus sur la qualité du propos mais sur sa quantité, au risque de nous assommer de paroles. Risque si réel que l’un d’un protagoniste finira par s’assoupir à l’écoute d’un autre personnage. Et pourtant, risque feint : il s’agit bien d’un jeu avec le lecteur. Faute d’avoir accès aux archives (et donc aux courriers des lecteurs) de la revue Métal Hurlant dans laquelle cette histoire a été pré-publiée entre janvier 1982 et mai 1983, et en l’absence de critiques dans la presse lors de la publication en albums, il est impossible de juger de la manière dont l’histoire a été accueillie. Comme, par ailleurs, aucun éditorial de la revue ne s’y réfère, on ne sait pas non plus à quel niveau d’estime les dirigeants de Métal Hurlant accordait à L’Avalanche. Après quelques années d’absence, le retour de Masse aurait mérité d’être salué de manière plus affirmée. C’est d’ailleurs ce que ne manque pas de faire Henri Filippini dans sa revue de presse pour la revue Circus en parlant du « grand retour » de Masse. La réaction du journaliste est intéressante, et pas seulement parce qu’il s’agit là d’un des rares témoignages écrits datant de cette époque. Si l’on sent quelques discrètes réserves, le Cf. le récit publié dans Fluide Glacial n°6 d’août-septembre 1976. Ce n’est pas pour rien que ses meilleures histoires ont été recueillies en deux volumes sous le titre « Encyclopédie de Masse », Humanoïdes Associés, 1982. ton est plutôt neutre, tout en rappelant que le dessinateur bénéficie d’une certaine aura, puisque sont mentionnés ses « fans » puis, le mois suivant, à l’occasion de la publication du deuxième chapitre, ses « admirateurs » et Henri Filippini ajoute : « dont je suis ». Mais, au fur et à mesure où Métal Hurlant publie les épisodes (non sans une certaine désinvolture puisqu’un chapitre va tout simplement être oublié !), la réaction du journaliste se fera de plus en plus négative, qualifiant l’avant-dernier chapitre d’« imbuvable » puis parlant pour le dernier de « bavardages inutiles ». On peut avoir l’impression qu’il lui a fallu un certain temps pour prendre la mesure de ce qu’il avait sous les yeux et que ses premières réactions, plutôt bienveillantes, étaient dictées par le souvenir de récits plus anciens du même auteur. Non seulement certains admirateurs de Masse ont pu être désarçonnés, mais Métal Hurlant s’adressant à un public en partie adolescent, beaucoup ont dû découvrir cet auteur à l’occasion de cette histoire et n’avaient donc pas d’a priori favorable le concernant. Si l’on ajoute que chaque chapitre occupait au minimum 14 pages de la revue, il est probable que les réactions ont dû être assez violentes. Qualifier les bavardages d’« inutiles » relève d’un contresens total. Masse aurait-il recopié le Bottin que sa démarche n’aurait nullement été dévaluée. D’ailleurs, c’est plus ou moins ce qu’il s’amuse à faire dans le chapitre cinq en évoquant une multitude de noms de fonctionnaires inconnus du héros comme du lecteur. La seconde case de la planche 7 du chapitre précité mentionne plus de 20 noms dans une seule bulle, du genre « Henri Canan ». Là encore, ce serait vraiment avoir une courte vue pour supposer une intention de valoriser un humour aussi élémentaire alors que, d’évidence, l’auteur vise le grotesque. En même temps, tout ne se joue pas non plus sur le quantitatif et, au risque d’être contradictoire, on sent chez l’auteur une certaine jubilation à aligner ces mauvais jeux de mots comme on sent un réel plaisir à faire tenir de grands discours à ses personnages. Même si l’ironie domine, se fait jour un plaisir de la langue assez rare dans la bande dessinée, où les mots sont d’ordinaire plutôt utilitaires. Cela tient à l’histoire de la bande dessinée, plus qu’à sa nature. Si, par exemple, elle s’était dès le début orientée vers des récits romanesques, la langue aurait sans doute joué un rôle plus important. On m’appelle l’Avalanche use de vocabulaires différents, anciens ou inventés, dont le rôle ne se limite pas à produire de l’hétérogène et du bizarre, qui laissent transparaître le plaisir de la déclamation. Chez Masse, comme chez Segar, la bande dessinée a plus à voir avec le théâtre qu’avec le cinéma. Même si personne avant Masse ne s’était attelé à dessiner des bulles qui occupent parfois plus de 80% de la surface de la case, ce n’était pas la première fois que le lecteur, y compris celui de Métal Hurlant, était confronté à de longs dialogues : relire certaines planches des Naufragés du temps réalisées par Paul Gillon. Si Masse s’était contenté d’écrire un texte dense, certains lecteurs auraient pu suivre l’histoire tout en faisant l’économie de lire l’intégralité des textes : il aurait suffit de sauter quelques phrases et quelques bulles pour alléger la lecture sans se priver du plaisir de suivre l’intrigue.3 Mais l’« illisibilité » du texte, déjà double puisque le lettrage ne se laisse pas toujours déchiffrer aisément, trouve son pendant dans la représentation graphique. L’espace est saturé par des trames, des noirs et des gris qui empêchent le regard de pénétrer facilement dans le dessin. S’il y a encore de grandes surfaces vierges dans le premier chapitre, elles vont se Stratégie de lecture finalement courante, d’ailleurs encouragée par un écrivain comme Daniel Pennac. Mais dans le cas présent, il ne s’agit pas d’une bonne intrigue qui serait alourdie par du verbiage. Le «bavardage » n’est pas ici un malencontreux parasite mais une matière essentielle au récit, non par ce qu’elle dit mais par ce qu’elle pèse. raréfier puis parfois disparaître totalement. Cette densité extrême du dessin est un repoussoir autrement plus efficace que l’abondance des textes dans les bulles. Nul doute que parmi les mieux intentionnés, ceux qui n’y verront pas une énième mystification d’une modernité scélérate, il s’en trouvera pour mettre un peu de sens, pour ne pas dire d’ordre, dans cet univers chaotique. Se pourrait-il que sous les éboulis se trouvent quelques vérités à demie enfouies sur l’art, la science, la politique ? Faut-il y voir une dénonciation de la bureaucratie et d’une civilisation technicienne qui a failli ? Ne faudrait-il pas mieux considérer On m’appelle l’Avalanche pour ce qu’elle est avec certitude : une œuvre forte, provocatrice, d’une liberté peu commune ? Mais s’il fallait de l’audace pour la dessiner, il en fallait au moins autant pour l’éditer, ce que seule une revue encore suffisamment «indépendante » comme Métal Hurlant était en mesure de faire. Une publication dans L‘Echo des Savanes ou Charlie Mensuel qui venaient tout juste d’être rachetés respectivement par Albin-Michel et Dargaud était bien évidemment impensable. Inimaginable également une publication dans (A Suivre), même si Casterman, premier éditeur traditionnel à récupérer la bande dessinée d’auteur, acceptera de publier la série suivante de Masse que l’on ne peut s’empêcher de voir comme une la version normalisée4 de la précédente. Et l’on pourrait se faire la même remarque aujourd’hui : cette réédition eut été impensable ailleurs que chez un éditeur alternatif.

Evariste Blanchet

On m’appelle l’Avalanche, Francis Masse, L’Association 2007, 152 pages noir et blanc, 29 euros.

Même si, en raison de la toujours forte singularité des Deux du balcon, cette normalisation est relative.