les-essuie-glacesIl y a des livres que l’on ouvre pour se distraire et se divertir, dans le seul but de passer un bon moment. On sait que l’histoire sera un peu impersonnelle, les personnages un peu factices, le récit sans réels enjeux. On endosse un rôle : on joue à se faire peur, à craindre l’échec ou la mort du héros, tout en sachant que tout cela n’a pas beaucoup d’importance et que les gentils triompheront toujours des méchants. Et puis, il y a d’autres livres assimilables aux longues lettres d’un ami qui nous donnerait régulièrement de ses nouvelles. Ceux d’Edmond Baudoin appartiennent à la deuxième catégorie, et peu importe qu’ils soient édités par l’Association ou par un mastodonte comme Dupuis. Les essuie-glaces s’ouvre sur un couloir (celui de l’université canadienne où l’auteur vient d’achever un enseignement du dessin qui a duré trois ans ?) qui débouche sur l’encadrement d’une porte d’où émane une puissante lumière. Le personnage franchit un seuil et se trouve propulsé dans un espace indéfini et flotte dans l’air. L’escalier instable qu’il emprunte en s’aidant de ses bras pour maintenir son équilibre, se transforme petit à petit en chemin de fer et le voici atterrissant dans une improbable vallée. Une petite gare émerge, avec une jeune femme, en partance pour un ailleurs mal défini, qui lui demande une histoire. « Je ne peux pas… les histoires sont dans le réel, et je n’y suis pas. », lui retorque-t-il. Ce qui lui vaut la réplique suivante : « Mais si, vous pouvez, vous n’avez qu’à choisir dans vos rêves ». L’opposition entre réel et imaginaire est posée mais pas dans les termes habituels puisque le personnage situe les histoires non dans l’imaginaire mais dans le réel. C’est son interlocutrice qui, d’une certaine manière, lui demande de remettre les choses à ce qu’elle pense être la bonne place. Le poète portugais Ferdando Pessoa, lui, postulait au contraire de la jeune femme que la vraie vie, c’était l’autre, celle des rêves. Puisque j’ai commencé cette critique par une distinction, j’en ajouterai une autre : dans la bande dessinée, comme dans d’autres domaines artistiques, il y a ceux qui se placent du côté du réel et ceux qui se réclament de l’imaginaire. D’un côté Baudoin, Neaud, Davodeau. De l’autre Forest. Si ce n’était hors sujet, l’on pourrait discuter à l’infini de la famille à laquelle se rattache Hergé, ce qui est une autre façon de se poser la question de savoir si Tintin est une œuvre humoristique ou réaliste.Quel que soit le cas de figure, l’artiste est soumis aux mêmes exigences de qualité, d’inventivité. Pour les lecteurs pour qui la bande dessinée ne rime qu’avec les mots séries et albums cartonnés couleur, Edmond Baudoin passe pour un auteur « intellectuel », donc plein de morgue et habitué à compliquer ce qui est simple et à s’enfermer dans des postures et des modes.Il suffit pourtant de lire ses livres pour s’apercevoir que s’il place toujours la barre assez haut, il doute parfois de parvenir au but : « Je ne vous promets pas de réussir », dit-il d’ailleurs à son auditrice. Par ailleurs, il aurait plutôt tendance à simplifier, au bon sens du terme, ce qui est compliqué, à savoir, pour reprendre le titre d’un livre de Pavese, « le métier de vivre ». Oui, en ce sens, l’on peut dire que les livres d’Edmond Baudoin nous aident à vivre.La structure de ses récits n’est jamais très complexe, comme si la force des sentiments échangés entre ses personnages balayait tout. Mais elle n’est jamais non plus trop linéaire parce que n’ayant pas de scénario à rebondissement à suivre, il peut se permettre tous les apartés sans pour autant s’épuiser à partir dans tous les sens : il maintient toujours le cap de son propos.Dans Les essuie-glaces, il s’essaie pourtant à un dispositif original. De la page 9 à la page 32, puis de la page 37 à la page 44, ses planches se terminent systématiquement par une case d’environ 3 cm de hauteur qui s’étend sur toute la largeur de la page et qui contraste avec la partie supérieure de la planche par l’absence d’image et par un lettrage en minuscule. Pour qui n’aurait pas feuilleté avec attention le livre avant d’en entamer la lecture, ce dispositif n’apparaît pas immédiatement. Dans la plupart des cas, quand le lecteur tournera machinalement la page 9, son regard se portera automatiquement en haut de la page 10. Ce n’est qu’en arrivant au bas de cette page 10 qu’il retrouvera de nouveau ce long bandeau de 3 cm de hauteur qui lui rappellera éventuellement celui de la page précédente. Les lecteurs les plus attentifs repèreront le dispositif en comparant les pages 10 et 11 qui sont en vis-à-vis. Mais je n’exclus pas le fait que certains ne prennent conscience du phénomène que dans les pages suivantes, voire qu’une minorité distraite ne le décèle jamais.Une fois le
dispositif repéré, il devient alors plus clair que les difficultés de lecture plus ou moins conscientes ou, au minimum, les connexions bizarres entre les deux dernières cases de chaque page, étaient dues à une lecture sinon erronée, du moins non chronologique : il apparaît alors que la partie inférieure de chaque page doit-être lue en continu, de même que la lecture de la partie supérieure doit « sauter » la dernière case de chaque page.Ce qui est intéressant, ce n’est pas au fond qu’il y ait deux récits parallèles mais que nous puissions ne pas nous en apercevoir immédiatement. Autrement dit, que nous rattachions, sans trop de heurt, le début de la dernière case de la page 10 qui commence par « Est-ce cela qu’on appelle le coup de foudre » aux cases précédentes de cette même page où la femme demande à l’homme de lui raconter une histoire, et non à la fin de la page 9 précédente où il est question des humains, des animaux et des arbres que l’on aime dès le premier regard.La bande dessinée demeure un art de l’ellipse, même si celle-ci est fortement atténuée dans les mangas, manhuas et manhwas, ce qui prédispose à ne pas réagir négativement face à un phénomène de discontinuité. Mais il est évident que le type d’histoire racontée par Edmond Baudoin y est aussi pour quelque chose. Si Les Essuie-glaces relevait du récit policier traditionnel rempli de bagarres et de courses-poursuites, un récit parallèle en bas de page serait immédiatement repéré comme tel.Lus dans leur continuité, les bandeaux inférieurs des pages accueillent une longue réflexion sur l’amour, la vérité et le mensonge, la rencontre et la séparation. Edmond Baudoin n’étant pas un naïf, il sait qu’en se positionnant sur ce terrain, il risque de s’enliser dans une certaine banalité. Il se demande d’ailleurs, à un moment, s’il ne risque pas d’aboutir à un « étalage (…) prétentieux d’idées superficielles ». Loin de déverser des propos en vrac sur tout et rien, c’est un artiste, un créateur, pas un invité de talk-show télévisé, il agence les mots et les images sans se laisser porter par le seul hasard, ce que l’on nomme l’inspiration. Mais il prend dans le même temps le risque d’avoir un contrôle sur sa création qui ne soit pas total, qui laisse échapper des scories, des imperfections, des bribes de discours inabouti