ruisseauxCe qui frappe d’emblée, c’est la couverture dominée par des tons verts et jaunes représentant une bâtisse dont l’ampleur se devine par le double battant de porte d’entrée et la largeur des quelques marches qui y mènent. L’absence de toute présence humaine permet d’envisager tous les scénarios, par exemple : la désertion de ses habitants, soudaine comme en témoignerait la porte laissée ouverte, à moins qu’ils ne se soient simplement réfugiés à la cave après l’explosion de la centrale du coin, faisant contre mauvaise fortune bon cœur à la pensée de la compétitivité inégalée du prix du kilowatt/heure nucléaire. Le mystère de cette image ne s’accompagne pas d’un horizon infini des possibles : si le style architectural ne permet pas d’inscrire la scène dans une époque précise, la présence de deux fauteuils de jardin témoigne de sa contemporanéité. En outre, la propreté du site induit une présence humaine, au moins récente, et l’absence de détritus et d’objets à la traîne, un sentiment non pas d’abandon, mais d’ordre et de sérénité. A moins que ce faux calme ne camoufle le repaire d’un pédophile ou d’un psychopathe dément et tueur en série ? Finalement, tout est envisageable. Une fois le livre ouvert et la lecture du récit plus amplement entamé, il s’avérera que ce Château des ruisseaux est bien un lieu d’apaisement, et plus encore de reconstruction, où de jeunes toxicomanes vont, non sans douleur, tenter de sortir de leur addiction, par une thérapie de groupe et une abstinence totale. Toute l’intrigue se résume en une phrase, et il n’y a rien à ajouter si ce n’est que le scénariste a construit son histoire sur la base de son propre vécu, d’où une précision, en fin de volume, que les personnages et les anecdotes rapportées sont vraies. Toutefois, le livre relève plus de l’auto-fiction que de l’autobiographie à proprement parler. Les personnages sont physiquement représentés par les auteurs eux-mêmes et par leurs proches : on y reconnaîtra en particulier le dessinateur Blutch. Au-delà du clin d’œil, le procédé sert à insister sur le fait qu’il s’agit d’une vérité non pas immanente, pure, mais reconstruite de manière d’autant plus affirmée que Frédéric Poincelet, pour mieux signifier cette distance, ne donne pas les traits physiques actuels de Vincent Bernière à Jean, son alter- ego toxicomane, mais les réserve à un autre personnage, médecin. Cette mise à distance se sentira même si les indices précités échapperont à certains lecteurs, les visages de Blutch et de Bernière n’étant après tout pas universellement connus, même si l’un fut président d’une édition d’un Festival d’Angoulême toujours très médiatisé et que l’autre arbore sa photo d’identité au-dessus de la chronique bande dessinée de trois lignes qu’il publie chaque mois dans un prospectus branché. Au-delà de ce huis clos au sujet bien particulier, où les poses des personnages sont volontairement très appuyées afin de s’éloigner un peu plus de tout naturalisme, le dispositif formel sera source d’étonnement pour beaucoup. Frédéric Poincelet n’aimant pas enfermer ses dessins dans des cases, ni ses textes dans des bulles, l’agencement de la page pourra légèrement désarçonner. Reste que, comme toute bande dessinée française traditionnelle, la chronologie de la lecture s’effectue de gauche à droite, et de haut en bas. Si quelques incidents de parcours ne sont pas à exclure, le lecteur ne manquera pas de rectifier instantanément. Le dommage ne sera donc pas plus grand que lorsque dans un quartier que l’on connaît mal, l’on s’engage dans une rue qui n’est pas la bonne avant de faire aussitôt demi-tour pour repartir sur le bon chemin. Le Château des ruisseaux s’inscrit dans la droite ligne de Mon Bel Amour, paru en 2006 chez ego comme x dont il incite à la relecture. Espérons que cette entrée remarquable dans la belle collection Aire Libre de Dupuis permettra à Frédéric Poincelet d’élargir significativement un public déjà fervent.

Evariste Blanchet

Le Château des ruisseaux, Frédéric Poincelet et Vincent Bernière, Dupuis 2012, 76 pages couleur, 15,50 euros.